Barbie hockey est-elle une Barbie féministe ?

Poupées Barbie Tim Hortons. Photo de La Presse Canadienne. 

Cette traduction a été effectuée à l’automne 2020 par les étudiants du cours de Sociologie du sport de l’Université Laurentienne (Sudbury, Ontario), en collaboration avec leur enseignante à l’École de kinésiologie et des sciences de la santé, Barbara Ravel, PhD.

L’année dernière, Tim Hortons a travaillé avec le conglomérat de jouets Mattel pour lancer « une Barbie sur le thème du hockey dans le cadre d’une initiative caritative visant à faire participer les filles à ce sport ». Il ne devait y avoir qu’une seule poupée, une poupée blanche. Mais, ayant réalisé que le racisme était toujours d’actualité, Tim Hortons a demandé à Mattel de « développer rapidement une version noire de la poupée Barbie ».  Il se passe beaucoup de choses dans cette histoire, alors déballons cette maison de poupée.

Tout d’abord, le nom complet de Barbie est apparemment Barbara Millicent Roberts. Mme Roberts a eu 61 ans cette année et elle a été indépendante pendant deux années entières avant que Ken arrive et devienne une distraction (#MilburyBurn). Barbie continue d’être la « poupée de mode » la plus populaire jamais produite aux États-Unis, avec deux poupées vendues chaque seconde dans le monde (QUOI ? C’EST VRAI ?). Toujours femme de carrière, elle a eu plus de 200 vocations en 61 ans, dont celles d’astronaute, pompière, journaliste et, en 1992, Barbie est devenue candidate à la présidence. Je suppose que nous pouvons maintenant ajouter rat de patinoire à cette liste.

En 2001, les poupées Bratz commencent à compétitionner avec Barbie. Les poupées Bratz sont censées être une réinterprétation des poupées pour pré-adolescentes et une réponse aux débats « entre parents, éducateurs et chercheurs sur les effets de ces produits sur la compréhension du genre, de la race et de la sexualité par les enfants » (traduction libre de Becker, Thomas & Cope, 2016, p. 1219). Les filles sont depuis longtemps un sujet d’étude universitaire et la culture populaire représente une de ces industries qui sont « pernicieusement efficaces en ce qui concerne l’effondrement du féminisme, tout en semblant simultanément être impliquées dans une réponse bien informée et même bien intentionnée au féminisme » (traduction libre de McRobbie, 2004, p. 255). Becker et collègues (2016) affirment que les produits médiatiques destinés aux enfants « reproduisent généralement les inégalités en s’appuyant sur des stéréotypes raciaux/ethniques, en effaçant la signification de la race dans le façonnement des expériences des gens ou en représentant plus souvent les garçons dans un plus large éventail de rôles » (traduction libre, p. 1221). Arrive alors Barbie hockey.

Oui, des poupées Barbie de hockey blanches et noires seront disponibles éventuellement. Mais la poupée noire n’est produite qu’en réaction à la vague des récentes manifestations Black Lives Matter, malgré le fait que la première Barbie noire ait été produite en 1980. En 1990, Mattel a annoncé un « virage ethnique » en lançant des poupées hispaniques et asiatiques… comme si être blanc n’était pas une ethnicité en soi. C’est à cela que ressemble le privilège blanc. Ce n’est pas un désir conscient d’exclure la représentation ou la présence de personnes autochtones, noires et de couleur, c’est plutôt la pratique inconsciente de supposer que la blancheur est le point de référence universel. La poupée blanche est pour tout le monde ! C’est pourquoi Tim Hortons a décidé de retarder le lancementde la poupée jusqu’à ce que les deux poupées soient disponibles. 

Si on met de côté le manque de diversité raciale dans les jouets pour enfants, une Barbie qui joue au hockey devrait certainement être une célébration de l’élargissement des normes de genre pour les filles, n’est-ce pas ? Oui et non. Kelley Lee-Gilmore, PhD, collaboratrice invitée pour Hockey dans la Société, m’a envoyé un courriel au sujet de ces poupées Barbie avec un très court message : 

« Elle ne ressemble à aucune joueuse de hockey que je connaisse. Où sont les jambières ? On essaie de soutenir le hockey féminin en soutenant une image corporelle qui n’est pas biologiquement possible. J’ai détesté ce que Barbie a fait à ma psyché en grandissant. » 

Pour reprendre les propos de Mme Lee-Gilmore, la poupée de 11 pouces a fait l’objet de critiques constantes au fil des ans pour promouvoir une image corporelle malsaine chez les jeunes filles. À l’échelle, Barbie mesurerait 1m50, aurait un buste de 39 po, une taille de 18 po, des hanches de 33 po et porterait des chaussures de taille 3 ! Elle pèserait environ 110 livres. Si vous avez besoin d’une femme réelle à titre de comparaison, les mesures de l’actrice Margot Robbie sont supposément 34-24-34 avec une pointure de 7. On rejette souvent les jouets parce qu’ils sont insignifiants mais, comme le suggère Ducille (1994), « les jouets et les jeux jouent un rôle crucial en aidant les enfants à déterminer ce qui est important en eux et autour d’eux. Les poupées en particulier invitent les enfants à les reproduire, à s’imaginer à l’image de leurs poupées » (traduction libre). En 2006, Dittmar, Halliwell et Ive ont mené une étude psychologique auprès de 162 filles âgées de 5 à 8 ans où elles ont été exposées à des poupées Barbie et des poupées Emme (supposées plus représentatives du corps de la femme moyenne) ou à aucune poupée. Les filles qui ont été exposées aux poupées Barbie ont fait état d’une satisfaction corporelle moindre et d’un « plus grand désir d’avoir un corps plus mince ». Ces effets d’aspiration semblaient diminuer ou disparaitre chez les filles plus âgées, mais les observations suggèrent qu’une exposition prématurée à ces idéaux corporels est problématique.

Barbie continue de se réinventer mais avec un corps qui reste similaire. Photo de Mattel.

Alors, est-ce que le fait de mettre un bâton de hockey dans les mains de Barbie, probablement des mains étrangement petites/grandes comparativement à son corps, en fait une Barbie qui va à l’encontre des normes ? Peut-être même une Barbie féministe ? Ce que fait la Barbie est-il plus important que de quoi elle a l’air ? Ou, comme Sherrie Inness l’a dit dans son livre Action Chicks: New Images of Tough Women in Popular Culture, « ces personnages offrent-ils une vision de la féminité plus forte que celle proposée aux femmes par les médias dans le passé ? Ou sont-ils simplement la nouvelle tendance de femmes belles qui luttent contre le crime… et ne font pas grand-chose pour remettre en question les stéréotypes de genre ? » (traduction libre, p. 14). Inness explique que Barbie apprend aux petites filles à se soucier du magasinage, tandis que G.I. Joe encourage les petits garçons à se soucier du terrorisme. Ce dernier point semble problématique en soi, mais Inness souligne également que les enfants sont capables de subvertir les récits dominants avec leur imagination ; ainsi, si les jouets peuvent être instructifs et permettre la modélisation, ils sont loin d’être normatifs. Dans cette optique, il se peut que Barbie hockey soit exactement ce dont les petites filles ont besoin en 2020.

Personnellement, ayant grandi sans jamais être attiré par les poupées, je veux une de ces poupées Barbie. J’avais des poupées quand j’étais enfant, les gens me les offraient, mais je ne voulais pas jouer avec. Pour en revenir à Inness, je pense avoir reconnu très tôt que je ne me voyais pas dans ces poupées à cause de ce qu’elles étaient ou n’étaient pas censées faire. Gardez à l’esprit que les poupées sont conçues pour les filles et les « figurines d’action » pour les garçons, ce qui montre que les jouets commercialisés pour les filles ont généralement été des objets passifs, alors que ceux destinés aux garçons sont censés être des personnages actifs. Jouer avec des poupées, pour les filles, est supposé « [impliquer] d’être assise, dans un lieu intérieur, habiller la poupée avec diverses tenues achetées et coiffer ses cheveux » (traduction libre de Collins et coll., 2012, p. 107). La jeune Courtney a trouvé que c’était ridicule. Dans l’étude de Collins et collaboratrices (2012) où elles ont organisé un atelier pour filles afin de réimaginer Barbie, certaines filles ont envisagé Barbie comme une femme de carrière qui a tout, tant que d’autres :

« ont mentionné des moyens ingénieux pour détruire Barbie : Barbie « ferait du saut à l’élastique et mourrait » ; ou elle serait « jetée du haut d’un lit superposé », « disséquée », ou « se ferait sauter dessus » ; ou elle aurait « la tête arrachée pour servir de décoration d’Halloween ». D’autres ont timidement rapporté les dommages qu’elles avaient secrètement infligés à Barbie, en lui amputant les pieds avec les dents ou en découvrant que « les cheveux en plastique brûlent facilement » (traduction libre, p. 113).

Ainsi, la poupée elle-même ne détermine pas ce qu’est un jeu « de filles ». La notion de perfection était un thème récurrent chez les participantes de l’étude et elles ont reconnu que le corps de Barbie n’était en fait pas normal pour les femmes. Lorsqu’on leur a demandé de réinventer Barbie selon à la fois la race et le but, on a trouvé parmi ces poupées Barbie réimaginées « Barbie Terre-Mère » ; « Madame Inde » ; « Barbie sauve le monde » et « Barbie personne réelle ». Selon Collins et ses collègues (2012), « le défi du féminisme consiste à imaginer et à créer de nouvelles façons plus amusantes pour les femmes et les filles de vivre en tant qu’êtres vivants » (traduction libre, p. 106). Avec le long curriculum vitae que Barbie s’est créé, elle est censée indiquer que les petites filles peuvent être et doivent être capables de faire tout ce qu’elles désirent. Barbie hockey est certainement arrivée à la fête en retard mais « Barbie joueuse de hockey professionnelle » sonne bien et pourrait s’avérer être un symbole utile dans la lutte actuelle des femmes pour des opportunités professionnelles qui offrent des salaires décents.

Même si l’apparence physique de Barbie demeure problématique et a besoin d’évoluer davantage, le fait que Barbie ait commencé le hockey remet en question la Barbie passive que plusieurs d’entre nous ont eue en tant qu’enfants. J’imagine de jeunes enfants courant dans l’aréna avec leurs poupées Barbie Natalie Spooner ou Sarah Nurse qui marquent des buts ridicules en échappées et mettent en échec contre les bandes les poupées de leurs amis, ou une « figurine d’action » de Crosby. Du moins c’est comme ça que je jouerais (et le ferai) avec ma Barbie hockey. Barbie aura certainement besoin de se faire brosser les cheveux après ses leçons de patinage de puissance. Qui sait comment cela va se passer avec ces mini pieds ? J’imagine que Barbie hockey est une Barbie féministe si c’est ce que vous voulez qu’elle soit ?

Travaux cités

Becker, S., Thomas, D. & Cope, M.R. (2016). Post-feminism for children: Feminism ‘repackaged’ in the Bratz films. Media, Culture & Society, 38(8), 1218-1235.

Collins, L., Lidinsky, A., Rusnock, A. & Torstrick, R. (2012). We’re not Barbie Girls: Tweens transform a feminist icon. Feminist Formations, 24(1), 102-126.

Dittmar, H., Halliwell, E. & Ive, S. (2006). Does Barbie make girls want to be thin? The effect of experimental exposure to images of dolls on the body image of 5-to 8-year-old girls. Developmental Psychology, 42(2), 283-292.

Ducille, A. (1994). Dyes and dolls: Multicultural Barbie and the merchandising of difference. Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies, 6(1), 46+.

Inness, S. A. (2004). Action Chicks: New images of tough women in popular culture (ed.). Houndmills: Palgrave Macmillan.

McRobbie, A. (2004). Post-feminism and popular culture. Feminist Media Studies, 4(3), 255-264.

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